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« Maman, est-ce que les policiers savent qu’il y a la guerre à Paris? »

14/11/2015

Longtemps je me suis demandé si cet article avait lieu d’être. Ils sont déjà légion, les articles qui racontent où/quand/comment machin ou machine a appris, hier soir, que Paris était la cible d’attaques terroristes. Ils le font sûrement mieux que moi. Ils ont, pour certains, malheureusement plus lieu d’être: ce sont des proches des victimes, ce sont des témoins, des rescapés qui racontent. Mais moi aussi, je suis citoyenne. Impossible de continuer gentiment à publier des recettes ici. Et surtout, je suis maman.

Alors non, je ne me lancerai ni dans de fines analyses politiques ni dans des constats larmoyants. Je ne prétends pas non plus donner des conseils du haut de ma toute petite expérience. Je me dis juste que parler, écrire, communiquer, même si c’est juste pour dire son émotion du moment, sa façon de vivre l’événement, est déjà le premier pas dans ce grand rassemblement qui doit être le nôtre. Qui devrait être le nôtre quotidiennement.

Quand j’étais petite…

je n’étais pas un jedi (j’aurais adoré!). Par contre, je m’en souviens très nettement, ma plus grande crainte était qu’il y ait une guerre en France. Ca me faisait très peur parce que mes parents auraient pu mourir. J’imaginais que mon père serait forcément contraint de prendre les armes. Qu’il faudrait se cacher. Ca me faisait régulièrement faire des cauchemars, et j’y pensais aussi souvent dans la journée. Mes parents m’ont bien rassurée à cette époque. C’est grâce à leur éducation que j’ai pu surmonter cette crainte qui est quand même revenue d’un seul coup le 11 septembre 2001. J’avais 16 ans. J’ai compris qu’une nouvelle forme de guerre se préparait.

A nos enfants

En rentrant de chez son copain, aujourd’hui, Aliocha était pénible. Il se plaignait sans arrêt. Il trouvait sa vie d’enfant de 4 ans et demi super dure. Ca frisait l’insolence. Notre patience de parents fatigués et inquiets était limitée. J’ai décidé que c’était le moment.

Je lui ai demandé s’il avait remarqué que nous étions tristes et peu disponibles. Il l’avait remarqué, évidemment. Alors je lui ai expliqué. Un message simple, sans notion idéologique. En utilisant le mot « attaques », pas celui de guerre ni d’attentat. Il a eu des questions: est-ce que les personnes qui avaient tiré se défendaient de quelque chose? Est-ce qu’ils avaient tiré sur la clinique où l’oncle de son père est hospitalisé (et qui en effet se trouve à Paris)? « Maman, est-ce que les policiers savent qu’il y a la guerre à Paris? »

Devant ma réponse positive à la dernière question, il a été tout de suite rassuré. Si les policiers étaient prévenus, tout irait bien. Et du coup, comprenant apparemment pourquoi on lui disait depuis le début de la journée qu’il était privilégié, il a momentanément arrêté de se plaindre.

Je trouvais qu’il ne fallait pas insister, mais puisqu’il avait lui-même employé ce mot de « guerre », puisqu’il savait, je l’ai invité à allumer avec moi les bougies mises à notre fenêtre pour soutenir les victimes et leurs familles.

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Mon vendredi 13

Comme tout le monde, j’attendais ce vendredi soir avec impatience. Parce que j’ai un peu plus de boulot en ce moment, parce que mon cadet est un peu patraque, j’étais fatiguée. En rentrant chez moi, j’avais envie de profiter de mes 3 hommes. J’avais le projet de tester de nouvelles recettes tout le week-end. De dormir aussi.

C’aurait pu être un joli week-end de premières fois: première nuit tout seul chez un ami pour notre grand garçon, premier match de basket avec son papa ce soir, premier tour de manège pour le petit… C’aurait pu être une soirée sympa entre amis, et elle avait commencé ainsi. Je me revois, insouciante et fière, revenir au salon après avoir couché les enfants, trouver chacun penché sur son téléphone et demander joyeusement : « Qu’est-ce qu’il se passe? ».

Le jour d’après

La nuit a été courte, à prendre des nouvelles de nos proches, à cogiter, à cauchemarder. A regretter que ce soit cette nuit-là qu’Aliocha ne soit pas là. A avoir envie d’être déjà le lendemain, pour serrer Pavel dans mes bras.

Au réveil, il y avait sur nos épaules la lourde responsabilité de continuer, pour les enfants, et le désespoir. Il y avait la peur, celle qu’on ne voulait pas avouer, celle dont on se défend, parce qu’il ne faut pas y céder. La nausée et les larmes aux yeux.

A Bourges ce matin, brouillard et fraîcheur. Je suis sortie avec les enfants. Dans la rue, peu de monde, des regards fatigués et inquiets. Mais dans l’après-midi, quand le soleil est sorti, la vie a repris son cours presque normal.

Ce soir, je sens que ce que je vous écris est creux. Que ça n’intéresse que moi. Mais j’en ai besoin. Je n’ai pas de raison d’être plus affectée que d’autres. Ce soir, je n’ai pas peur d’être attaquée. Je me demande simplement comment élever mes enfants dans ce monde en guerre. Je me demande comment vivre dans un monde où les frontières sont fermées. Je me dis que si elles avaient été fermées en 62, je ne serai pas là. Je pense aux élèves, aux citoyens en devenir qu’ils sont. Je pense aux familles de victimes. J’ai peur des amalgames, j’ai peur des récupérations politiques. J’ai peur, mais pas assez pour nous cacher tous les 4. Pas assez pour nous empêcher de vivre, au contraire. Juste assez pour avoir envie de faire encore plus mon devoir de maman, de prof, de citoyenne du monde.

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6 Comments

  • Reply Dugne Chantal 15/11/2015 at 00:18

    Merci Cécile pour ton ressenti. Nous avons tous peur des amalgames, de la gestion de cette horreur, des frontières fermées, de la suite tout simplement… Restons unis, solidaires et attentifs à ceux qui nous entourent et particulièrement aux jeunes, à tous les jeunes qui ont besoin de repères stables pour se construire dans ce monde bringuebalant.

    • Reply masala book 15/11/2015 at 21:21

      Merci Chantal pour ta réponse. Tu as raison, restons unis, cela nous semble évident mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. Aider à construire et reconstruire, c’est notre travail d’éducateurs aussi, encore plus aujourd’hui.

  • Reply Annabelle 15/11/2015 at 12:46

    Merci pour ton article qui retranscrit exactement mon ressenti face à ces actes ignobles. Samedi matin, en voyant le bilan, je n’avais qu’une envie : pleurer.
    Puis la petite s’est réveillée, elle chantait. Au marché, nous avons couru dans les allées en riant aux éclats. Le sentiment de culpabilité a été momentanément remplacé par l’envie de vivre et de profiter!

    • Reply masala book 15/11/2015 at 21:23

      Merci à toi pour ces quelques mots, merci à nos enfants pour leurs sourires, eux qui nous ramènent à l’essentiel et nous poussent à continuer. Dommage que nous ne soyons pas allés au marché hier, on aurait pu s’y croiser: des visages amis, des embrassades, nous en avons bien besoin en ce moment. Bon courage à toi pour parler de tout cela avec les élèves demain.

  • Reply Zazou 29/11/2015 at 09:14

    Je n’ai pu lire ton article que maintenant, étant moi même à la fois en manque de temps et surtout loin du tourbillon médiatique qui vous a enseveli en métropole.
    A douze heures près, j’aurais été en plein dedans…
    Bel article sur ton ressenti de maman citoyenne. Tu m’as mis les larmes aux yeux ce matin.
    Continue ton combat de tous les jours pour former de nouveaux petits citoyens à la fois forts et tolérants dont tu seras, j’en suis certaine, très fière.

    Gros bisous

    • Reply masala book 30/11/2015 at 18:32

      Oui, j’ai pensé à toi aussi ce soir-là… Merci pour ton commentaire qui, lui aussi, m’a mis les larmes aux yeux hier soir. Le combat continue, ici et partout.

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