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Chronique d’un sexisme bien-pensant

30/01/2017

Alors voilà. Mercredi 25 janvier, c’était l’ouverture de la nouvelle saison de Top Chef. L’émission en est à sa 8ème saison, elle passe sur M6. L’idée est de faire concourir des professionnels de la cuisine pendant plusieurs semaines. A la clé, le titre de « top chef », et une récompense pécuniaire.

J’ai plus ou moins suivi les saisons précédentes, rapport à mon intérêt pour la cuisine, et sûrement aussi au plaisir tout à fait coupable de critiquer abondamment chefs, candidats, réalisation (depuis son canapé, on admettra que c’est facile, évidemment) avec plusieurs membres de ma famille. Mais je ne veux pas aujourd’hui parler de la qualité de l’émission. Je veux parler de ces remarques récurrentes qui me mettent hors de moi. Je veux parler de remarques, de mots, d’expressions, de vision du monde tout à fait sexistes, qui passent relativement inaperçus, tant cela fait partie de notre quotidien.

Un monde misogyne?

Comme chaque année, les candidats sont en majorité masculins. Pour les rares candidates, bien sûr, l’enjeu principal n’est donc pas simplement de gagner le concours. Tout est fait pour qu’on comprenne bien qu’elles sont les représentantes d’une minorité et qu’heureusement, elles peuvent compter aussi sur le soutien du seul membre féminin du jury, qui les comprend mieux que personne. On pourrait passer outre ce simple constat, arguant que chaque candidat est pensé comme le représentant, sinon d’un genre, du moins d’une tranche de la population… et les fans de l’émission rétorqueront peut-être que le caractère des cuisiniers et leurs qualités sont soulignés davantage.

Abus de langage

Mais parlons-en, de ces qualités, de ce caractère qui « se retrouve dans l’assiette ». Bien sûr, sont évoquées la technique, la créativité, mais c’est finalement une autre caractéristique qu’on brandit à de nombreuses reprises : la « féminité ». La plupart du temps, c’est à l’examen du dressage de l’assiette qu’on entend l’adjectif « féminin » surgir de nulle part. Il suffit d’un dressage particulièrement réussi, sans bavure, plus ou moins floral, coloré, pour que l’épithète débarque. Qu’on ne se méprenne pas, il s’agit bien d’une qualité, quiconque voit ses plats affublés du dit qualificatif a de grandes chances de passer la prochaine étape voire de recevoir les félicitations des chefs, tant il est synonyme d' »élégant », de « raffiné ». Alors, pourquoi est-ce sexiste? Pourquoi est-ce que cela m’énerve? Premièrement, en tant que professeur de français, je ne peux pas cautionner un tel raccourci de sens. Deuxièmement, la dite qualité, recherchée par les candidats eux-mêmes (certains prétendent que leur principal atout sera la féminité de leurs plats, hommes comme femmes), est finalement tournée en dérision lorsqu’elle est attribuée à un candidat masculin… Il faut dire que dès cette première émission, le ton de la plaisanterie graveleuse a été donné: quoi de plus naturel alors que de rire niaisement lorsque, lors d’une dégustation en aveugle, les chefs louent le caractère « féminin » d’un plat conçu par un homme. De plus, on ne peut que s’alarmer lorsqu’on constate que les arguments mis en avant pour recruter une des candidates (les 3 chefs doivent en effet constituer une brigade, et se sont parfois disputé les candidats) sont la « féminité » du chef, et non ce qu’il pourrait lui apporter en terme de technique, de motivation, d’approfondissement… Enfin, ce sexisme bien-pensant, qui semble souligner tout le potentiel d’une femme en cuisine, dénigre donc en creux les qualités masculines. Je m’interroge en effet, comme beaucoup d’entre vous, j’imagine: à quoi ressemblerait un dressage « masculin »? Comment louer des qualités « masculines » dans un plat?

 

Plat féminin ou plat masculin?

Le sexisme ordinaire

Evidemment, il y a plus grave autour de nous. Les marques du sexisme pullulent, et certaines sont d’une violence extrême. Mais je suis loin d’être la seule à me sentir dérangée par ces expressions, employées en prime time, sous couvert d’une bataille menée sur deux fronts: populariser la cuisine gastronomique et la féminiser. On en parlait par exemple ici, ou ici, ou encore ici. Et au sujet du premier épisode de cette saison, on pouvait encore lire ceci. Nul besoin pour les pauvres femmes que nous sommes d’être aidées par une indulgence à notre égard, nul besoin de valoriser des qualités qui nous seraient intrinsèques, nul besoin pour nos camarades hommes de tenter de se plier à ces exigences de féminité. Enfin, qu’il est étrange en effet de constater dans notre société le peu d’évolution des mentalités concernant la cuisine: la femme est la reine dans sa cuisine domestique, elle a d’indéniables qualités d’élégance et de raffinement, mais n’a évidemment que peu sa place chez les grands. Quand nous nous promenions peu avant Noël, nous avons croisé un père Noël et son lutin, qui ont demandé à mes enfants ce qu’ils souhaitaient se voir offrir pour l’occasion. Je revois encore le regard mi affolé mi compatissant du lutin lorsque mon deuxième garçon a répondu avec enthousiasme: « une petite cuisine! ». Elle a essayé de me rassurer très maladroitement sur les possibles orientations sexuelles de mon garçon, qui serait quand même probablement heureux… Sur le coup, j’ai simplement répondu que je n’étais pas inquiète, et cela m’a fait sourire… Mais en y repensant, je trouve l’épisode alarmant. Encore plus alarmant à la lumière d’autres témoignages du même acabit.

 

En bref, nous continuons tous (oui, oui, je m’inclus dans le lot, et vous en faites aussi partie) à véhiculer des images sexistes autour de nous, qui ne nous aident pas et n’aideront sûrement pas nos enfants à construire leur personnalité, en-dehors de tout cliché et de toute convention sociale. Le chemin est encore long, et si les émissions de TV et autres médias voulaient bien ne pas nous saborder la planche, ce ne serait pas un luxe.

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5 Comments

  • Reply Cath 30/01/2017 at 21:46

    Comme je te comprends… quand j’ai acheté un aspirateur à Paul pour son deuxième Noël c’est carrément le vendeur qui m’a dit que c’était un jouet pour les filles !!! La petite cuisine qui vient par la-dessus et mes enfants seront sûrement homosexuels…. WTF?? Plus mon frère qui dit que le jeu de l’oie est un jeu de fillette…… oh my god !!!!

    • Reply masala book 30/01/2017 at 21:53

      Des siècles et des siècles de conditionnement… Comment changer les mentalités si certains médias vont à reculons? Je trouve que c’est un combat quotidien, pour nous en tant que femmes mais aussi pour nos hommes et nos enfants!

      • Reply Cath 01/02/2017 at 23:51

        Tout à fait d’accord !!

  • Reply Mum 02/02/2017 at 14:43

    C’est moi qui ai offert la cuisine à mon petit-fils et j’en assume pleinement la responsabilité ! 🙂

    • Reply masala book 03/02/2017 at 20:30

      Mais attends… c’est pas le père Noël qui lui a offert??!!!

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